vendredi 9 mai 2008

LA SPIRALE DE LA FAIM

PARIS
Les Restos du Coeur en rade
Des queues interminables devant les soupes populaires ou les Restos du Coeur, cet hiver ? C'est le scénario catastrophe que prédisent les associations caritatives, touchées de plein fouet par la hausse des matières premières. Elles comptent toutes sur le PEAD, le Programme européen d'Aide alimentaire aux plus Démunis, qui permet d'acheter les surplus en blé de la PAC. Seulement voilà, le cours du blé a flambé de 100% alors que l'aide européenne a à peine augmenté. «On a fait le calcul. Au bas mot, il y aura 14 millions de repas en moins pour l'hiver prochain, s'alarme Olivier Berthe, des Restos du Coeur. On va devoir refuser des gens. Mais sur quels critères ?» Même inquiétude dans le réseau des Banques alimentaires, où la collecte de produits pour la première fois est en baisse de 7% : pénalisés par la valse des étiquettes, les Français ont été moins généreux cette année à offrir farine, blé, huile ou riz. Cet hiver, l'équation risque d'être terrible. Moins de repas, certes. Mais a priori plus de demandeurs : «On a déjà de plus en plus de salariés qui ne peuvent pas joindre les deux bouts et qui utilisent l'aide alimentaire pour faire la jointure, constate Pierre de Poret, des Banques alimentaires. Avec la baisse de pouvoir d'achat, cela risque d'être pire.»

LONDRES
La City fait du blé... sur le blé
Ils appellent cela les soft commodities. Les matières premières «douces», pour les opposer aux «hard», comme le pétrole. Ou encore les «ags», pour agricultural commodities. Comprenez le blé, le soja, le maïs. Des marchés qui n'inspiraient que dédain aux financiers de la City il y a quelques mois. Mais entre-temps il y a eu la crise des subprimes. Les licenciements dans les banques. Sur fond de ruines, un seul secteur affiche une prospérité insolente : les ags. Valeur refuge en ces temps troublés. «Toutes les banques sont en train d'embaucher dans ce secteur, alors que sur les produits dérivés elles dégraissent, dit Paul Chrispin, recruteur chez Principal Search. Les ags, c'est vraiment le secteur chaud en ce moment.» Preuve de cet engouement : chez Goldman Sachs, une star du trading dans le pétrole a été affectée aux ags. Et c'est encore grâce aux ags que la machine à bonus va pouvoir tourner : Paul Chrispin estime que les meilleurs traders devraient atteindre la barre des 10 millions de dollars. La City s'est mise à lorgner du côté de Genève, la capitale du négoce des matières premières, pour débaucher de nouvelles recrues. «Tous les pros de Cargill ou de Louis-Dreyfus se font harceler au téléphone, dit Max, ex-«trader commodities». On leur dit juste des chiffres : 1, 2, 3.» Comprenez millions d'euros. Max a senti le vent tourner et il a monté un hedge fund (fonds spéculatif) spécialisé en ags. Il a choisi de s'installer à Genève, rue du Rhône, la rue des millionnaires avec ses magasins d'horlogerie de luxe et ses banquiers. Max dit qu'il se sent «parfaitement «confortable»» dans son activité, même s'il préférerait «bosser dans le microcrédit». Cela l'agace un peu quand on lui parle du rôle de la spéculation financière sur la hausse des prix à Dakar ou à Conakry. Responsables mais pas coupables ? «Les hedge funds sont venus sur ce secteur car il y avait du jus à se faire. C'est le système qui est comme ça.»

(1)En Asie, il est transformé en tofu, mais le processus industriel est différent.

Doan Bui, Frédéric Saliba
Le Nouvel Observateur


Aucun commentaire: